Partager l'article ! Interview d'Antoine Girardin: Portrait – Antoine Girardin. Je suis né en 1924, au Coteau (42) ; je suis ...
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Portrait – Antoine Girardin.
Je suis né en 1924, au Coteau (42) ; je suis l'avant dernier de 6 enfants. Mes parents étaient garde-barrières, ce qui m'a permis de découvrir la solidarité qui existait entre les cheminots.
J'ai eu une vie à la fois simple et jalonnée d'événements et surtout de rencontres.
Dès l'enfance, rencontre avec un prêtre du Coteau, l'abbé Morel (et futur évêque), qui m'a donné envie de faire comme lui... En 1935, je suis entré au Petit Séminaire à Charlieu (42), pour, un jour peut-être ?...
Rencontre aussi avec des « anciens de St Gildas » (missionnaires), qui « se racontaient ». Et puis j'ai fait le choix de continuer au Grand Séminaire, en 1941.
En 1941, c'était la guerre... Avec un événement capital : l'appel du S.T.O. (Service du Travail Obligatoire), pour moi début 44. La fin de la guerre était proche... Comme d'autres jeunes, je suis parti travailler dans une usine à Rive-de-Gier. Rencontre avec des camarades qui, comme moi, faisaient partie du premier contingent 44 du S.T.O. : on aurait tous dû partir travailler pour l'agence Todt, à la construction du Mur de l'Atlantique, sous les bombes... Mais d'autres filières se mettaient en place pour «cacher les jeunes » et proposaient : 6 mois de travail à l'usine.
L'usine, c'était un laminoir, avec une immense cheminée (toujours visible depuis l'autoroute !). Le souvenir de la première nuit de travail ? Le boucan !! Le charbon et le minerai de fer étaient envoyés dans des hauts-fourneaux et la fonte qui en sortait était récupérée dans des lingotières, à leur tour déposées sur des ponts-roulants... Notre travail ? Avec un burin, déceler les impuretés ou les fissures avant le laminage (aplanissement), pour éviter l'éclatement des lingots. Très vite, nous avons appris à saboter ! On recouvrait la « crique » pour la masquer... Quand ça pétait, tout le monde criait !!... Dans les ateliers, il faisait très chaud et c'était très dur. Mais on se parlait, on faisait connaissance. Je me souviens encore des discussions tous azimuts... de la solidarité devant l'allemand... Deux camarades communistes, des « Ajistes » comme moi, me demandaient « pourquoi la religion ? » L'un ne croyait pas en « l'après »... L'autre me disait qu'après avoir endossé ma soutane, je ne lui parlerais même plus !... Mon désir ? Etre d'abord un homme et le rester... J'avais fait une plongée dans le monde ouvrier, très loin de l'Eglise et de la Foi, avec l'attente du salaire en fin de mois. Mais nos rapports étaient vraiment fraternels.
Lorsque je suis retourné au Séminaire, en septembre 44, on était une bande de gars arrivant de tous les coins : des anciens S.T.O., des prisonniers... Quel brassage ! Il n'était pas possible que le séminaire ne change pas !! Beaucoup de profs n'imaginaient pas ce que les jeunes avaient vécu et ne comprenaient pas... C'était un véritable bouillonnement ! Il y a eu intervention du Cardinal... Formation de petites équipes, pour réfléchir – partir – marcher – lire : « Jeunesse de l'Eglise », revue « révolutionnaire » dans le contexte, qui abordait des questions fondamentales (par exemple : le christianisme avait-il dévirilisé l'homme ??...).
C'était une époque éruptive. On cherchait. Où l'Eglise allait-elle se diriger ?...
Rencontre avec deux hommes extraordinaires : Morel, aumônier national des Scouts et professeur de Théologie, et Gelin, professeur en Ecriture Sainte, tous deux toujours très en avance sur leur temps, avec une ouverture à une Théologie qui remontait à la source de la Foi (par exemple : les cours sur le Baptême et sur l'Eucharistie). Ils ont transformé notre regard sur l'Evangile et sur son message : la Foi et non pas une croyance ! Gelin nous a permis la redécouverte de la Bible, à contrepied d'une lecture fondamentaliste : il nous offrait une deuxième lecture à la lumière des recherches, celle d'un exégète), qui nous amenait à replacer le texte dans un contexte et dans une culture. En 1943, Gelin a accueilli avec enthousiasme l'Encyclique (« Divino Afflante Spiritu »)du Pape, qui indiquait que dans la Bible, il ne fallait pas lire tous les livres de la même manière ni les prendre « au pied de la lettre », mais prendre en compte l'importance du contexte.
Parallèlement, et toujours avec le père Morel, j'encadrais des camps de Scouts pendant l'été (et pendant 20 ans !). Rappel des choses simples : importance de la nature, de se débrouiller, d'être un Homme avec tout ce que ça signifie de solidarité, de fraternité et de réalité humaine... La Foi et non la piété...
C'était une époque tourmentée... Beaucoup de copains !
Je suis resté au Grand Séminaire de 1941 à 1949 : 2 ans en Philo à St Joseph, puis en Théologie à Ste Irénée (les 2 à Lyon). Dont 6 mois de S.T.O. Et un an de stage au lycée technique Lamache (Lyon Bachut), avec un autre copain. Une plongée parmi les jeunes ! Et un défi : les tenir ! J'étais prof d'histoire !... Mon supérieur était le père Lamache. C'est une année qui nous a marqués : nous découvrions l'exercice de l'autorité sans cris, dans la distance et la proximité à la fois... Ca nous a formés !...
Puis j'ai été ordonné prêtre le 2 juillet 1949 : nous étions 50, nous sommes 13 aujourd'hui... Alors commence la vie de Ministère. Et j'ai la chance d'avoir vécu des Ministère archi-variés :
en Paroisse.
en Aumônerie de collèges et lycées.
en Aumônerie d'Hôpital.
Ce que j'ai appris ?
à rassembler une communauté : et non pas l'uniformiser...
à former : rendre compétent !
à écouter : avant de parler, savoir ce que l'autre porte en lui.
Ce sont là trois verbes qui s'appliquent aux trois Ministères...
En 1961, j'étais au lycée technique Carnot (Roanne). Frappé, en les écoutant, par le fait que ce qu'ils disaient et/ou souhaitaient, se réaliserait sûrement quelques années plus tard, avec l'avancée des choses !... J'étais forcé de regarder devant, toujours ! En construisant d'abord l'Humain, solide, sur lequel peut se greffer l'Evangile, et non l'inverse... Ensuite il y a eu d'autres collèges : ceux du Coteau, Riorges, St Paul, etc – et j'y suis encore ! Mais je vais stopper à la rentrée prochaine.
A l'Hôpital (Cardio Lyon) : écouter, écouter encore... Le malade cache sa maladie derrière ses mots. Alors, se taire et écouter, pour qu'il dise vraiment... Et ne pas baratiner ! Les malades ? Je les ai tous « suivis » dans le temps. Le prêtre reçoit beaucoup par l'expérience de ceux qu'il visite. Un regret : j'ai « oublié » de noter ! ... Une fois, j'ai rencontré un « parpaillot » : à l'accueil, nous avons eu l'occasion de parler et reparler de la Bible... Puis je l'ai revu en salle de réveil. Un dimanche, il est venu à la messe... il a communié... et il a pleuré, m'avouant qu'il s'était senti bien... Dans l'après-midi, il a demandé à me voir et nous avons eu une longue conversation... Qu'est-ce donc qui nous divise ??...
Pendant ces années, 79 et suivantes, on était de nombreux prêtres (une trentaine) dans les hôpitaux. On se réunissait régulièrement pour parler, se connaître, et aussi former des chrétiens qui désiraient vivre l'Aumônerie (définition : un lieu où on parle de Dieu). Dans ce groupe, il y avait d'anciens chirurgiens, qui avaient envie de « s'occuper des malades » (!!), d'anciens profs de la fac Catho, le frère de l'abbé Pierre, etc. J'étais ému de contribuer à former ces gars-là... C'était important de noter les paroles et d'en reparler...
Un prêtre n'est pas marié, donc inévitablement il est plus plus tourné vers ces situations humaines qui, ensuite, nous collent à la peau... Un Ministère, c'est plus qu'un travail !... On sait toujours pourquoi on est là...
Un prêtre, c'est quelqu'un qui se veut serviteur : il n'est pas « séparé » mais au milieu de la Communauté qu'il sert. Il y a un seul Prêtre : c'est Jésus-Christ. Avant le Concile de Vatican II (1959), le prêtre était davantage considéré comme un être à part, « sacré », à qui on faisait des offrandes...
Un prêtre est au service des frères baptisés, c'est un baptisé parmi les siens.
La retraite ? Les responsabilités cessent ainsi que les titres qui vont avec (curé, aumônier, etc.). Mais le Ministère continue. Pour moi aujourd'hui : le collège St Paul (mais plus pour longtemps !), le Secours Catholique, les Cercles de Silence et des groupe de Communauté de Foi.
Des déceptions ? Des souffrances plutôt... Voir que le monde marche mal... La cruauté... L'argent... Ce qui bloque les gens... Ceux qui cherchent à ce faire valoir... et les idéologies. Car lorsqu'il y a quête d'une idéologie, il n'y a plus de rencontre possible.
Des illusions ? Non ! Des désirs ! Celui d'une Eglise plus fraternelle, plus proche des gens... Celui, aussi, d'une décentralisation plus forte de notre Eglise. Espérer de toutes ses forces : ça ne peut pas ne pas changer !...
Des rêves ? J'ai parfois l'impression que l'Eglise loupe le virage... Le monde attendait d'elle plus de réconfort et d'espérance...
L'espérance ? Celle qu'un jour, l'Eglise soit fidèle à l'esprit saint... C'est comme l'espoir en un combat politique... Où en est la collégialité demandée par le Concile de Vatican II, qui voulait remettre l'Eglise en phase avec le terrain ??... « Aggiornimento », ça voulait dire renouveler, remettre en cause ! Aujourd'hui, l'Eglise serait-elle toujours une forteresse assiégée...
L'espérance ? C'est fondamental ! C'est croire en quelque chose qu'on ne voit pas encore...
La mort ? J'ai peur, comme tout le monde ! La mort, c'est contre la vie ! Quand on est vivant, on pense à vivre... La mort, c'est la négation de la vie, la disparition... Message de l'Evangile : la vie est un passage...
Je me sens bien avec des gens qui réfléchissent, qui vont de l'avant...
La vie a-telle tenu ses promesses ? Oui ! L'amitié ne m'a jamais déçu. Des copains, des camarades, des compagnons de route : un espoir partagé et jamais perdu.
Pris en notes par Annie Rousseau, le 19 juin 2009

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