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Interview de Dominique GUICHARD

Interview de Dominique GUICHARD

Réalisée le 26/07/2009 à Moret sur Loing (22 h 00 /00 h 15)

Prise de note manuscrite Julien (son beau fils)

 

A – Pouvez-vous vous présenter ?

 

« Guichard Dominique, 63 ans, agriculteur en retraite. Quoi dire de plus ? Père de famille, par exemple. A la retraite, on essaie de s’occuper, d’être utile, voila quoi … »

[On se serre un petit verre de Calvados]

 

B – 3 ou 4 évènements marquants de votre existence

 

« Ah, Ah, pfff …

Mon départ, à l’âge de 10 ans en pensionnat en école catholique, bien sûr. Je ne revenais dans ma famille que tous les trois mois. Un vrai choc. Dans sa vie, on s’en rappelle. Retour à Frontenay (Jura) uniquement pour les fêtes (Noël, Pâques) et les grandes vacances. C’est sûr, ça marque.

Trois ou quatre évènements, pfff … J’en ai plus que ça ; ça dépend de ce qu’on dit des grands évènements.

Il y a aussi mon entrée dabs la maison familiale rurale, pour mes études agricoles. C’était proche des cathos. Pour moi, ça a compté.

Je ne vais pas parler de l’armée … Mais ça a compté quand même. C’était une grande sortie : du département, de la France parce que je l’ai fait en Allemagne, de la famille …

Puis, mon installation comme agriculteur à l’âge de 23 ans. J’ai été à mon compte, sans salarié, comme un « entrepreneur ». Mon père m’avait laissé sa ferme. Pour moi, c’est important.

J’en ai bien plus que 4 des évènements !

Mon mariage à 27 ans.

La naissance de mes enfants. Ce sont des évènements marquants différents, mais dans la lignée de mon mariage.

Il y a aussi mes engagements professionnels. Ce n’est pas possible de tous les énumérer, car ça n’a pas beaucoup de sens pour les autres. Qu’est ce que c’est aujourd’hui être président d’un centre d’insémination ? ou vice président d’une chambre d’agriculture …?

Après, il y a le développement de l’exploitation en GAEC. Je suis parti d’une petite exploitation, de 18 hectares. On est passé à 250 hectares, qu’on tenait à trois. C’est un évènement. Chacun dans sa profession à son truc. Moi, c’était ça.  

[Question de l’intervieweur sur la retraite]

La retraite ? Non, c’est pour des raisons physiques. Je suis bien content d’être en retraite, mais c’est tout.

Le reste, au plan professionnel, cela aura été bien souvent des désillusions.

Eh puis, il y a la réussite de mes enfants ; ça a aussi compté, même si ce n’est pas de moi dont on parle dans ce cas. Mais ça a été bien important, et au final on se rend compte que c’est bien aussi important que beaucoup d’autres choses. »

 

C – Quel sens avez-vous voulu donner à votre vie ?

 

« Tu parles d’une question. Pfff … Faut répondre quoi ?

[On attaque le 2e verre de Calvados]

D’abord, je considère qu’on est tributaire de l’éducation que l’on a reçue par les parents, et puis par l’école. Les 4 années chez les cathos m’ont marqué, même si elle ne m’ont pas laissé que des bon souvenirs. En fait, sa vie, on la fait en fonction de ça, puis il y a quelques modifications, en fonction des rencontres de la vie.

On était habitué à ça, au travail, et puis on nous a appris à être honnêtes.

Le sens, c’est ça le sens …

J’vais dire comme Brassens : j’ai essayé de pas trop emmerder mes voisins, eh puis …, de filer des coups de mains au boulot. ça n’a pas toujours été une réussite, mais je n’ai pas trop de prétention sur les résultats.

Ouais, j’vois pas plus. Ce sont des questions qu’on se pose pas ».

 

D – Avez-vous toujours été en accord avec vous-même ?

 

« Globalement, je dirais oui. [pause]

Dans le détail, la nécessité a fait que, parfois, le silence … [pause]

C’est bien difficile comme question …

Quand faut faire travailler une équipe ensemble, quand il faut accorder tout le monde, il faut vbien taire ses propres opinions pour arriver à un consensus.

Mais je crois pas avoir menti pour arriver à n but, pas pour des choses importantes.

Globalement, j’ai plutôt été en accord, sans prétendre avoir toujours eu raison, ça c’est sûr.

C’est déjà pas rien comme réponse ! ».

 

E – Vos plus belles réussites ?

 

« Pfff … !!! [pause]

ça dépend de quoi on parle. [pause]

D’un point de vue familial, c’est d’avoir bâti avec une épouse une famille, d’avoir pu la faire vivre, la loger, donner une éducation aux enfants. Pour moi, ça représente déjà quelque chose d’important.

[Eh hop, on passe au 3e verre de Calvados]

D’un point de vue professionnel – je le mets en rang 2 – c’est d’avoir bâti une petite entreprise, que j’ai pu transmettre et qui continue à tourner.

D’un point de vue de responsable agricole – car je fais des catégories, je mets quand même la famille en rang 1 – c’est d’avoir à une époque marqué, à mon niveau, la coopération agricole dans le département.

Je mets la famille en rang 1, ça c’est sûr.

Tu m’aurais interrogé à 40 ans, j’aurais peut être pas répondu comme ça, mais avec le temps, on relativise, notamment le boulot. »

 

F – Vos échecs les plus retentissants ?

 

« Je dirais plutôt des désillusions, par exemple.

ça regroupe la famille et le travail.

Avec mon frangin, on s’est disputé, on s’parle plus depuis 30 ans. C’est une désillusion plus qu’un échec. [silence]. ça laisse des traces.

Professionnellement, on s’est donné à fond pendant des années et on est obligé de lâcher, parce que des difficultés financières sur l’exploitation ont fait que j’ai dû lâcher des responsabilités qui me plaisaient. On se rend compte alors qu’on est très vite oublié. J’ai dégagé des anciens en arrivant comme responsable agricole au niveau du département. On a des passages éphémères dans ce qu’on peut faire. Les gens trouvent normal qu’on se crève pour eux, et puis oublient une fois parti qu’on s’est crevé pour eux, dès qu’un autre est prêt à se crever pour eux. [silence].

Etant jeune, je pensais qu’on pouvait faire beaucoup plus pour le travail coopératif, pour tout ce qui touchait l’organisation du monde agricole. Je pensais qu’avec ce qu’on m’avait appris à l’école, avec nos valeurs, je pensais pas que l’agriculture devait rester un mauvais métier. Beaucoup de travail, beaucoup d’investissements, pas de reconnaissance. Les jeunes agriculteurs ont les mêmes illusions, aujourd’hui, mais ça finira pour eux tout comme pour moi. »

 

G – Questions diverses

 

1 – En quoi ne croyez vous plus ?

 

« Je ne crois plus que l’Homme partage s’il n’y est pas contraint, sauf exception individuelle. Les puissants restent les puissants, ceux d’en bas restent ceux d’en bas. L’Homme, globalement, est un loup ; enfin, l’espèce humaine, quoi. Les forts, les puissants écrasent les autres. J’ai perdu des illusions. Il y a bien des gens qui donneraient leur chemise, et heureusement. Il faut donc prendre de force aux uns, pour redistribuer.

 

Sinon, j’ai une éducation catholique. Je ne suis sûr ni de son existence, ni de son inexistence, mais je n’arrive pas à me le représenter. En tous cas, je ne crois pas que ceux qui sont censés le représenter, le représente. Je suis terre à terre : il y a eu quelque chose au début, mais en dehors de ça …

J’espère qu’il existe quelque chose, pour aller l’engueuler quand j’y irai et que ce sera mon tour. »

 

2 – Le rôle des enfants

 

« Faut que j’boive un coup. [Notre 4e verre de Calvados est attaqué]

ça a été une chose primordiale pour notre couple. Je ne pouvais pas concevoir d’être marié sans enfant. C’est une continuité normale, vu l’éducation que j’ai reçue et mon origine chez les paysans.

ça, c’est quand ils sont petits. Après, on fait ce qu’on peut pour les aider. Après, on peut espérer qu’ils vivent un peu comme nous, mais en mieux. J’espère juste qu’après, ils nous oublieront pas.

Quand ils sont adultes, les enfants font les choix. Si ils font une grosse connerie, je leur dirai. Mais même s’ils vont en prison, mes gamins, ce sont mes gamins.

Aujourd’hui, les couples peuvent voler en éclat, mais nos enfants restent nos enfants, et c’est le plus important. »

 

3 – Comment appréhendez-vous la mort ?

 

« Je suis encore plein d’illusion.

C’est une chose naturelle, qui doit arriver à toute plante, à tout animal. ça fait partie de la vie.

Je souhaiterais partir sans souffrir, comme bien du monde, et de même que toutes les personnes que j’aime bien.

J’aimerai garder une tête saine et déterminer à quelques jours la date de mon départ, pour éviter toute souffrance et ne pas dépendre de la société, de mes proches. Je suis pour mourir de mon vivant, comme le dirait Coluche, et déterminer les choses pour ne pas être une charge.

Je regrette que nos sociétés et nos religions ne nous permettent pas de partir quand on le souhaite. Ce n’est pas une question de suicide. Quand on est une charge, et que ce n’est plus intéressant, ni pour le malade, ni pour celui qui s’en occupe, ce n’est pas la peine de s’acharner. La société dépense trop d’argent pour ceux qui sont sur le point de mourir. Cet argent doit servir aux enfants dans le monde qui ne demandent qu’à vivre.

Je suis donc assez serein vis-à-vis de la mort. Malgré de graves problèmes de santé, ça n’a pas changé ma manière de voir. »

 

4 – Qu’est ce qui vous porte aujourd’hui ?

 

« Mes deux hanches en fer … Ah, ah, ah …

J’aime bien la vie, en proportion de mon âge et de mes handicaps.

J’ai une femme, des enfants, des amis et une petite retraite de la mutuelle sociale agricole. Ma femme et mes enfants me supportent, donc ça va.

Je vis dans un pays riche, où j’ai à manger, dans un pays en paix ou nos dirigeants ne nous envoient pas à la guerre. Mes parents et mes grands-parents ont vécu la guerre, eux … Les plus jeunes se disent … pfff, mais c’est un bien ui n’est pas acquis pour l’éternité. La démocratie n’st pas un si mauvais système, et je me méfie des dictatures, politiques ou religieuses. »

 

4 – En quoi croyez-vous encore ?

 

« C’est surtout que j’espère.

J’espère que les Hommes, en général, pourront arriver à se supporter et à vivre un peu en paix, au moins à l’échelle de notre pays et de notre continent.

Je crois et j’espère que les gens pourront vivre en paix, malgré les inégalités. « 

 

5 – Qu’attendiez-vous de la vie ?

 

« Mieux et plus vite. Ah, ah, ah !!! »

 

6 – Qu’attendez-vous encore aujourd’hui, et attendez-vous encore quelque chose ?

 

« J’attend quelques années de vie en bonne santé, et je souhaite du bonheur aux gens que j’aime. Pour résumer. »

 

7 – Que reste t-il de vos rêves ?

 

« Le souvenir de ça.

Je sais aujourd’hui que j’atteindrai pas ces rêves, mais bon … La vie aurait pu être bien pire. Enfin voila, quoi. Je sais me contenter de ce que j’ai.

J’espère que mes enfants réussiront mieux la réalisation de leurs rêves.

Je peux pas dire que j’ai la nostalgie …

[pause]

Faut pas perdre de temps quand on vit. »

 

 

Fin

(5e et dernier verre de Calvados)

 

 

 

 

 

 
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